Avez-vous déjà remarqué la manière dont les artistes médiévaux représentaient les personnages bibliques ? Ils dépeignaient souvent Abraham, Moïse, David et même Yeshua vêtus de costumes médiévaux plutôt que des vêtements propres au Proche-Orient ancien. Je me demande toutefois si nous ne commettons pas parfois des erreurs similaires. Nous ne « repeignons » peut-être pas la Bible en l’habillant à la mode médiévale, mais nous revêtons parfois son message de nos propres présupposés avant même d’avoir saisi sa signification originelle.
Posons-nous quelques questions : tout d’abord, où Paul a-t-il reçu sa formation ? Comment a-t-il appris à raisonner ? Qu’est-ce qui a façonné son approche des Écritures et sa manière de construire ses arguments ? Heureusement, Paul lui-même répond à ces questions. En Actes 22 chapitre 3, il déclare : « Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais élevé dans cette ville, Jérusalem ; j’ai été formé aux pieds de Gamaliel dans le respect le plus strict de la Loi de nos pères. »
Paul a été formé par Rabban Gamaliel l’Ancien, l’un des rabbins les plus respectés du premier siècle. Petit-fils de Hillel, ce maître est une figure dont le nom revient fréquemment tant dans le Talmud de Jérusalem que dans celui de Babylone. En ce qui concerne les Écritures hébraïques, Paul était imprégné des méthodes minutieuses de l’interprétation et du débat rabbiniques. Chaque mot que Paul a écrit dans les Écritures était inspiré par le Saint-Esprit. Toutefois, cette inspiration n’a pas effacé le parcours de Paul ; au contraire, Dieu s’en est servi.
Ce qui est particulièrement fascinant, c’est que tout au long des chapitres 9, 10 et 11 de l’épître aux Romains, Paul suit systématiquement un schéma argumentatif rabbinique en trois étapes. Une fois ce modèle identifié, ses messages deviennent bien plus faciles à suivre, et l’on commence à apprécier l’habileté remarquable avec laquelle il bâtit son argumentation à partir des Écritures hébraïques (Ancien Testament).
La première méthode utilisée par Paul consiste à étayer son argumentation par des « ra’ayot » (ראיות), c’est-à-dire des preuves ou des témoignages tirés des Écritures. Plutôt que de demander à ses lecteurs d’accepter son opinion, il en appelle à maintes reprises aux Écritures hébraïques pour appuyer sa thèse. C’est précisément ce que fait Paul tout au long du chapitre 9 de l’Épître aux Romains. Il y cite ou évoque une dizaine de passages des Écritures hébraïques. Il puise dans des textes allant de la Genèse à l’Exode, puis des prophètes Ésaïe, Osée, et Malachie, laissant les Écritures elles-mêmes démontrer son propos. Il présente « ra’ayah » après « ra’ayah » — preuve après preuve — tirées des Écritures hébraïques, jusqu’à ce que le poids des éléments probants devienne incontournable.
Le second mode d’argumentation est appelé « ma’aseh » (מעשה) ; il se rapporte à un événement ou à un incident. Dans la littérature rabbinique, un « ma’aseh » désigne un événement historique avéré qui fait autorité en tant que précédent théologique. Au lieu de fonder son raisonnement uniquement sur la théorie, le rabbin invite à considérer ce qui s’est réellement passé dans l’histoire biblique. Paul a fréquemment recours à cette méthode. Plutôt que de se contenter d’affirmer que « Dieu a toujours opéré ses choix selon son dessein », il cite des exemples historiques : Isaac plutôt qu’Ismaël et Jacob plutôt qu’Ésaü. En effet, avant même la naissance des jumeaux, Dieu avait divinement fait un choix, excluant ainsi toute élection fondée sur la lignée seulement ou encore le mérite individuel. Un autre exemple est celui du choix du Seigneur d’endurcir le cœur de Pharaon à un moment précis pour manifester sa propre gloire. Chacun de ces cas constitue un « ma’aseh », un événement réel de l’histoire d’Israël illustrant le point théologique soulevé.
La troisième méthode est le « binyan Av » (בנין אב), expression signifiant littéralement « bâtir à partir d’un père ». Elle consiste à dégager un principe général à partir d’un ou de plusieurs exemples bibliques. Cette approche s’apparente à la deuxième méthode mentionnée précédemment. Toutefois, alors que le « ma’aseh » met l’accent sur le récit et l’individu, le « binyan Av » se concentre sur le principe général. En d’autres termes, la démarche consiste d’abord à observer un cas historique, puis à en dégager le principe sous-jacent, pour enfin appliquer ce principe dans un autre contexte. Par exemple, Paul évoque Isaac et conclut : « Ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu… » Il passe de l’événement historique de la naissance d’Ismaël et d’Isaac au principe théologique général selon lequel les enfants de la chair (la lignée ou le lien du sang) ne sont pas nécessairement les enfants de Dieu. C’est là, par essence, le « binyan Av ». En Romains 9. 6, Paul énonce l’une des affirmations les plus mal comprises de tout le Nouveau Testament, une déclaration qui a alimenté l’antisémitisme au cours des deux derniers millénaires et continue de le faire aujourd’hui : « Car tous ceux qui descendent d’Israël ne sont pas Israël. » Paul applique cette même méthode pour tirer une conclusion théologique : l’Israël selon la chair ne constitue pas, dans sa totalité, Israël.Que voulait dire Paul ici ? Fait-il référence à l’Église, devenue le nouvel Israël, ou à la distinction entre l’Israël croyant et l’Israël incrédule ? Qu’en pensez-vous ?
Examinons la première hypothèse : celle selon laquelle le nouvel Israël serait l’Église. Mais comment Paul — qui vient de consacrer cinq versets à défendre la place unique d’Israël dans le plan de Dieu — pourrait-il soudainement effacer Israël d’une seule phrase et attribuer ce nom à d’autres ? Fait remarquable, c’est l’interprétation dominante depuis plus de 2000 ans. Le nom « Israël » n’est pas simplement un titre ; on ne peut pas s’en emparer pour l’appliquer à un autre peuple. Ce nom est intimement lié à l’histoire d’un peuple : la lutte de Jacob pour recevoir ce nom d’alliance, l’exode, Moïse, les prophètes, le service au Temple et les rois. Ce n’est pas un simple titre, comparable à un acte de propriété que l’on transmettrait à quelqu’un d’autre. C’est un nom, et un peuple, enracinés dans le plan prophétique de Dieu. Rien que dans l’Ancien Testament, Dieu qualifie Israël de « Mon peuple » plus de 220 fois (par exemple : « ils seront mon peuple et je serai leur Dieu »). Dieu a fait plus de 30 promesses à cette nation et à ce peuple bien précis : Israël.
Lorsque Paul déclare : « Car tous ceux qui descendent d’Israël ne sont pas Israël », il établit une distinction au sein même d’Israël, entre ceux qui croient véritablement et ceux qui ne croient pas. Il ne dit pas que Dieu a remplacé Israël par un autre peuple. Il s’apprête d’ailleurs à le démontrer. Dès lors, Paul étayera son argumentation par une succession d’exemples tirés de l’histoire d’Israël, ainsi que par des citations et des allusions aux Écritures hébraïques. Paul introduit ici l’un des grands thèmes des Écritures hébraïques : la doctrine du Reste. Le mot hébreu correspondant est « she’erit » (שְׁאֵרִית) ; il signifie simplement « ce qui reste » ou « ceux qui restent ». C’est l’un des thèmes les plus importants de la Bible, et pourtant l’un des moins prêchés. Pourquoi ? Parce qu’il va à l’encontre de notre façon naturelle de penser. Il contredit également l’affirmation de nombreuses dénominations chrétiennes et juives selon laquelle l’appartenance à leur groupe garantit automatiquement le salut.
Nous sommes souvent enclins à croire que si la majorité pense quelque chose, c’est nécessairement vrai. Pourtant, tout au long des Écritures, Dieu agit à maintes reprises par l’intermédiaire d’un Reste fidèle plutôt que par la majorité. L’existence d’un reste au sein de la nation d’Israël n’est pas une doctrine nouvelle ; ce que Paul énonce ici constitue le témoignage constant des prophètes et correspond exactement à ce que Jésus Lui-même a enseigné. Citons Jean 1. 47, où Yeshua aperçoit Nathanaël et déclare : « Voici un véritable Israélite, en qui il n’y a pas de fraude. » Le Messie désigne quelqu’un qui fait partie du Reste de croyants au sein d’Israël. Tout au long de l’histoire d’Israël, deux groupes ont toujours coexisté au sein de la nation : ceux qui croyaient en Dieu et ceux qui ne croyaient pas. Enseigner que Dieu a changé d’avis au sujet d’Israël revient à présenter un autre Paul. Plus frappant encore, le principe selon lequel tous ceux qui sont issus d’Israël ne constituent pas « Israël » s’applique également à l’Église d’aujourd’hui. On peut affirmer que quiconque se dit chrétien n’appartient pas nécessairement au Messie. Jésus Lui-même a dit : « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Matthieu 7. 21) On n’entre pas dans le christianisme biblique simplement parce que nos parents sont chrétiens ou parce que l’on appartient à une dénomination chrétienne ; le salut ne s’obtient pas par la simple appartenance à un groupe, à une église. Le principe est identique dans les deux cas : l’élection divine et les bénédictions du salut ne sont jamais accordées sans distinction mais elles sont reçues par ceux qui croient véritablement en Lui. Le « Reste » désigne ce groupe d’hommes et de femmes qui demeurent fidèles à Dieu alors que d’autres se détournent de Lui. Ce sont ceux qui se repentent de leurs péchés, placent leur confiance dans le Seigneur et Lui restent dévoués, même lorsqu’ils se retrouvent presque seuls à le faire.
Visionner l’étude : L’Israël au sein d’Israël – Le Reste de Jacob | Romains 9–11 | 3e partie